Lorsqu’un traumatisme survient, le danger peut appartenir au passé alors que le corps et le système nerveux continuent à réagir comme s’il était encore présent. Hypervigilance, anxiété, tensions corporelles, difficultés à se détendre, figement ou dissociation peuvent alors persister bien après l’événement.
Lorsqu’on souhaite aller mieux, il peut être tentant de vouloir immédiatement comprendre, raconter ou travailler ce qui s’est passé. Pourtant, le travail du traumatisme ne consiste pas uniquement à revenir sur les souvenirs douloureux. Il nécessite également de construire suffisamment de sécurité intérieure et de ressources pour pouvoir s’approcher de ces expériences sans être submergé.
Après un traumatisme, le système nerveux peut continuer à mobiliser des réponses de protection alors même que le danger n’est plus présent. Certaines personnes restent principalement dans l’hyperactivation : hypervigilance, anxiété, irritabilité, agitation ou tensions corporelles. D’autres connaissent davantage de figement, d’engourdissement émotionnel, de fatigue intense ou de dissociation. Il est également possible d’osciller entre ces différents états.
Dans ce contexte, se confronter trop rapidement à un souvenir traumatique peut entraîner une surcharge émotionnelle, rendant difficile un retour à la réalité.
À l’inverse, éviter systématiquement tout ce qui réactive une émotion douloureuse peut également maintenir certains mécanismes de protection et limiter progressivement la vie de la personne. L’enjeu n’est donc ni de forcer la confrontation au traumatisme, ni de l’éviter, mais de trouver un rythme permettant de s’approcher progressivement de ce qui est difficile tout en conservant la possibilité de revenir vers davantage de stabilité.
Pour construire progressivement une sécurité intérieure, il est important de commencer par identifier ce qui procure déjà, même brièvement, un sentiment de stabilité ou de sécurité dans le présent. Une ressource n’est pas nécessairement quelque chose qui apaise immédiatement ou fait disparaître une émotion : elle peut simplement permettre de rester davantage en lien avec soi sans être complètement submergé par ce que l’on ressent.
Les ressources peuvent prendre différentes formes. Elles peuvent être corporelles, comme sentir ses pieds au sol, percevoir le soutien d’un fauteuil, observer son environnement ou remarquer une sensation neutre ou agréable dans le corps. Elles peuvent être relationnelles, à travers la présence ou le souvenir d’une personne avec laquelle on se sent respecté et en sécurité. Elles peuvent également être internes, comme une image, un souvenir associé à de la force ou une capacité à prendre soin de soi, mais aussi environnementales : un lieu sécurisant, des repères familiers, la possibilité de poser une limite ou de s’éloigner d’une situation inconfortable.
Il est essentiel de garder à l’esprit qu’une ressource est propre à chacun. Fermer les yeux, respirer profondément, porter son attention sur son corps ou imaginer un « lieu sûr » peut être apaisant pour certaines personnes et inconfortable pour d’autres. L’objectif n’est donc pas d’appliquer une technique universelle, mais de découvrir progressivement ce qui aide réellement la personne à retrouver suffisamment de sécurité.
Avec le temps, ces expériences répétées peuvent permettre de développer une plus grande capacité à rester présent face à une émotion ou à un souvenir difficile, tout en conservant la possibilité de revenir vers davantage de stabilité lorsque l’intensité devient trop importante.
La notion de fenêtre de tolérance permet de mieux comprendre pourquoi une personne peut, à certains moments, traverser une émotion difficile tout en restant présente, alors qu’à d’autres moments elle se sent rapidement dépassée.
Lorsque nous sommes à l’intérieur de cette fenêtre, nous pouvons ressentir des émotions parfois intenses tout en conservant une certaine capacité à réfléchir, à percevoir notre environnement, à communiquer et à rester en lien avec nous-mêmes et avec les autres.
Lorsque l’activation devient trop importante, le système nerveux peut basculer vers un état d’hyperactivation : anxiété intense, agitation, irritabilité, colère, accélération du rythme cardiaque, tensions ou hypervigilance. À l’inverse, il peut s’orienter vers un état d’hypoactivation, qui peut se manifester par du figement, une sensation de vide, un engourdissement émotionnel, une fatigue importante ou de la dissociation.
L’objectif du travail thérapeutique n’est pas de rester constamment calme ni d’éviter toute activation. Il consiste progressivement à mieux reconnaître ces différents états, à développer la capacité à rester suffisamment présent face à ce qui est difficile et à pouvoir revenir vers davantage de stabilité lorsque l’intensité devient trop importante.
Chaque personne possède son propre rythme dans le travail du traumatisme. Il ne s’agit pas de se confronter brutalement aux souvenirs douloureux, ni de chercher à tout raconter ou à tout comprendre le plus rapidement possible. Le travail thérapeutique consiste plutôt à pouvoir s’en approcher progressivement, tout en restant attentif aux réactions du corps et du système nerveux.
Il est également important de comprendre que la sécurité n’est pas toujours immédiatement ressentie comme agréable. Lorsqu’un système nerveux s’est habitué à rester en état d’alerte, le calme peut parfois sembler inhabituel, voire inconfortable. Se détendre peut donner l’impression de baisser sa garde. La sécurité intérieure se construit alors progressivement, à travers de petites expériences répétées dans lesquelles la personne découvre qu’elle peut être présente sans devoir constamment se protéger.
Le sentiment de choix joue ici un rôle essentiel. Pouvoir dire non, demander de ralentir, interrompre un exercice, ouvrir les yeux, changer de position ou décider de ne pas poursuivre n’est pas secondaire : cette possibilité de choisir participe elle-même à la reconstruction de la sécurité.
Il n’est cependant pas nécessaire d’attendre d’être parfaitement stabilisé pour commencer à travailler son histoire. La construction des ressources et le travail sur le traumatisme peuvent avancer parallèlement, à condition de respecter le rythme, les limites et les capacités de chacun.
Construire une sécurité intérieure ne signifie pas ne plus ressentir de peur, d’activation ou d’émotions difficiles. Il s’agit progressivement d’apprendre à reconnaître ce qui se passe en soi, à mobiliser des ressources adaptées et à retrouver suffisamment de stabilité lorsque l’expérience devient trop intense.
Dans le travail du traumatisme, les ressources et la sécurité ne constituent donc pas simplement une étape à franchir avant de pouvoir enfin travailler les souvenirs douloureux. Elles font partie intégrante du processus thérapeutique et peuvent continuer à se développer tout au long de celui-ci.
Peu à peu, l’objectif est de pouvoir s’approcher de ce qui a été vécu sans être systématiquement submergé ou coupé de soi, puis de retrouver le présent et une sensation de stabilité. Cette capacité à faire des allers-retours entre ce qui est difficile et ce qui soutient permet au système nerveux d’expérimenter quelque chose de différent.
Le travail thérapeutique ne consiste pas à reproduire une perte de contrôle au nom de la guérison. Il vise au contraire à restaurer progressivement ce qui a souvent été profondément atteint par le traumatisme : le sentiment de sécurité, la capacité d’action et la possibilité de choisir.
Lorsqu’un traumatisme continue d’avoir des répercussions importantes dans la vie quotidienne, un accompagnement thérapeutique adapté peut permettre d'explorer progressivement ce qui reste douloureux, tout en développant les ressources nécessaires pour traverser ce travail dans le respect du rythme, des limites et des besoins de chacun.